Orpierre, un village au patrimoine paysager hors pair

En ce matin de printemps, le bruit sec du ciseau frappant la pierre rythme le village déjà baigné de soleil, se mêlant aux chants des oiseaux et aux clapotis du Grand Béal. Devant l’emplacement d’un ancien bassin, trois tailleurs de pierre, gardiens d’un savoir-faire ancestral, s’appliquent à donner vie à un nouvel ouvrage qui remettra en valeur le patrimoine de ce village. À Orpierre, un dialogue harmonieux entre paysage et patrimoine s’est instauré naturellement, car les deux sont intimement liés dans les Baronnies provençales.

Autrefois prospère grâce aux nombreux passages des hommes et des bêtes sur la route de l’Italie, mais aussi à une agriculture fondée sur la vigne et l’élevage, Orpierre a vu son paysage se métamorphoser au XIXe siècle. Les ceps ont disparu, ravagés par le phylloxéra. Autrefois carrefour de vie, le village, aujourd’hui trop éloigné des grands axes, s’est peu à peu vidé de ses habitants, lui préférant l’activité des villes. Ainsi, démises de leurs fonctions agricoles, les terres sont devenues des forêts. Les pins noirs d’Autriche ont gagné lentement du terrain jusqu’aux abords des maisons. Dans les ruelles où quelques façades en enduit de gypse ont résisté au temps, les échos des artisans et commerçants ont cédé la place aux voix des grimpeurs venus du monde entier. L’essor de l’escalade à Orpierre remonte aux années 1980, une dynamique initiée par un groupe de passionnés qui a su voir, dans ce sport, un avenir assuré pour le village. Aujourd’hui, cette activité joue un rôle économique majeur pour Orpierre. Néanmoins, elle entraîne aussi des pics de fréquentation, notamment l’été, où le défi consiste alors à maintenir cet attrait tout en préservant la qualité de vie des habitants. À la mairie se pose la question de diluer cette attractivité sur le reste de l’année, afin de fluidifier la vie au village, et de repenser des aménagements qui permettraient de désengorger le cœur du village des véhicules. D’autres projets, auxquels le Parc contribue, par ses conseils et sa connaissance du territoire, sont en réflexion. Comme celui de la « Maison de l’Usine », une grande bâtisse silencieuse à l’entrée occidentale du village qui attend une nouvelle destinée, alors qu’elle a longtemps hébergé des ouvriers du sud de l’Europe venus travailler dans les carrières de « marbre » d’Orpierre. Certains rêvent d’en faire un centre de découverte et un lieu de sensibilisation aux métiers et aux techniques du bâti ancien. D’autres espèrent qu’il sera aussi un lieu vivant, où visiteurs et habitants se rencontreraient pour mieux comprendre leur territoire. Mais pour l’instant, elle demeure figée dans le temps, témoin des transformations du village, comme ont su les révéler un groupe d’étudiants danois venu identifier ses spécificités architecturales avant d’imaginer tout projet définitif. Ce grand lieu, idéalement placé, pourrait être le cœur d’un projet ambitieux, pourvu que des énergies nouvelles sachent le porter. Devant la « Maison de l’Usine », les falaises dévoilent d’anciennes carrières de « marbre » où quelques cicatrices des activités passées sont encore visibles. Jacques Chastel, premier adjoint et enfant du pays, se souvient des détonations quotidiennes, destinées à extraire la roche, qu’il pouvait entendre depuis la salle de classe : « On n’y faisait pas attention, cela faisait partie du paysage ». Aujourd’hui, en regardant ces falaises, ce sont de minuscules silhouettes silencieuses de grimpeurs concentrés sur la via ferrata que l’on peut entrevoir. Un autre rapport aux roches et à l’environnement.

À quelques pas à peine, sur une ribambelle de parcelles qui longent le village le long du Céans, des habitants s’affairent dans des jardins de quelques centaines de mètres carrés à peine. Ces espaces de verdure partagés, confiés aux Orpierrois par la mairie, renouent avec les traditions du passé où chaque lopin de terre avait son importance et servait de potager pour les habitants du centre ancien qui ne disposaient pas d’extérieur. Les canaux d’irrigation qui alimentent ces parcelles, longtemps négligés, ont été remis en état. La commune, qui mise beaucoup sur ces jardins pour redynamiser le village, y a récemment planté un verger conservatoire pour redonner vie à des variétés de fruits anciens. Tous les ans, Orpierre est d’ailleurs le théâtre d’une fête aux fruits anciens, l’occasion de redécouvrir tout un patrimoine, et de refaire vivre des paysages oubliés. Dans ce verger, on nommera la Royale, la Beurré Hardy, la Beurré Chastel, la Martin Sec ; des variétés de poires … anciennes, bien sûr. Plus loin des pommiers ou des prunes aux noms tout aussi exotiques pour les contemporains que nous sommes. Redonner une place aux variétés anciennes pour retrouver des paysages patrimoniaux fait partie des objectifs d’un Parc naturel régional. On a en mémoire le travail récent mené sur le tilleul et menant à l’inclusion de la cueillette à l’inventaire national du patrimoine culturel immatériel. Ici on a compris que travailler sur les variétés anciennes est nécessairement un projet d’avenir.

À Orpierre, les fruitiers sont bien plus qu’un simple élément du paysage. Ils sont, avec l’escalade, ce qui participe à définir l’identité du village aujourd’hui. Une seconde vie s’invente dans ces jardins de l’Adoux qui dessinent la partie sud du village. Autour de ces jardins, et ailleurs dans le village, des murs en pierre sèche ont été restaurés avec la contribution du Parc, des murets qui participent aussi à accueillir une biodiversité riche. On veille donc avec soin sur ces jardins vivriers situés sous un ubac irrigué par une petite cascade, ainsi protégés du soleil la majeure partie de la journée. Aujourd’hui, ces espaces reprennent littéralement vie ! Les habitants les cultivent, se les prêtent, s’y baladent, recréant un cadre bucolique et animé. Bien plus que de simples espaces verts, ces jardins sont devenus des lieux de rencontres, et d’échanges, renforçant le lien social au cœur du village. Cette dynamique a été mise en lumière par le projet de recherche Jardin’R, porté en partenariat avec le PnrBp. Lancé en 2021, ce programme s’étend sur plusieurs territoires de moyenne montagne, où les jardins ruraux sont étudiés par les chercheurs pour en définir leurs spécificités sociales et paysagères.

Retour au cœur du village où les tailleurs s’affairent toujours. Lorsque le bassin de pierre sera terminé, il ne servira peut-être plus aux troupeaux ni aux lavandières, mais il restera là, comme un trait d’union entre les générations. Orpierre vit incontestablement au rythme de ces renaissances. Entre tradition et modernité, le village tisse son avenir en s’appuyant sur son passé, et en cultivant ses spécificités avec patience et persévérance. Une identité qui se tisse au fil de ses paysages qui se laissent dompter avec le temps.

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