Les Baronnies provençales : un livre de roche à ciel ouvert

Le visiteur sillonnant les Baronnies provençales ne manquera certainement pas d’être assez vite frappé par l’étrangeté des formes de leur relief et l’omniprésence du minéral dans des configurations et des textures exagérément distordues. Comme les pages d’un livre de pierre qui aurait été malmené, tout ne paraît que plis et replis : ce motif récurrent surgit dès qu’on aborde le pays, comme une signature, une marque de fabrique, tantôt sinueux, tantôt singulièrement géométriques, millefeuilles renversés ou arrêtes filant vers le ciel.

À la plus grande échelle, l’ensemble des montagnes quant à lui paraît en revanche des plus désordonnés, comme un amoncellement de grandes plaques de calcaire, à première vue dépourvue de toute logique, comme s’il s’agissait des pièces d’un énorme édifice qui aurait été cassé par des forces inhumaines, rendant l’orientation parfois compliquée dans ce dédale de roches. Parfois, des falaises s’alignent, des formes isolées se découpent : on se croirait dans une immense galerie de sculptures à ciel ouvert.

Le dépaysement senti dans ces paysages peut être intense : sur les pentes arides, noires, grises ou bleues des marnes, dunes de roche souple, l’enfant, l’esprit fantasque ou le poète n’aura guère de peine à se croire fouler un sol lunaire ou martien, un autre pays, un autre monde.

La mer fossile

C’est en fait un autre temps qu’on arpente, le fossile d’un paysage disparu : un paysage autre, un paysage marin. Par leur contraste si fort avec l’apparence des paysages plus ordonnés qui la voisinent (la belle unité du plateau du Vercors, la simplicité massive du Ventoux, la douceur des collines de la Drôme, du Tricastin, les rondeurs du Luberon), les Baronnies provençales constituent en fait ce que les géologues appellent une “discordance” : les roches qui apparaissent ici au grand jour non seulement ne se voient pas ailleurs, mais semblent avoir été modelées avec beaucoup plus d’énergie que dans d’autres contrées.

Tout s’explique en fait par l’histoire géologique et la nature des roches en présence. À la fin du Jurassique (il y a environ 150 Millions d’années), un immense océan, appelé Téthys, recouvre une partie du globe et sépare des terres qui deviendront un jour l’Europe et l’Asie d’autres qui seront l’Afrique. Cet océan, aujourd’hui presque entièrement refermé, a donné naissance à la Méditerranée. La vallée du Rhône, les Alpes, n’existent pas. Un bras de l’océan de Téthys borde les côtes Est d’une grande île montagneuse correspondant au futur Massif central, et s’étend au sud d’une zone de haut-fonds qui sera un jour le Vercors, le Jura et plus loin l’Europe germanique.

Ce vaste bassin, qui n’est pas une véritable fosse, est profond de plusieurs centaines de mètres (1000 m de profondeur environ au plus profond) et couvre ce qui aujourd’hui s’étend des Baronnies provençales au Diois, les premières étant la zone la plus profonde. On l’appelle le Bassin Vocontien, (car il correspond à peu près au secteur géographique jadis habité par le peuple proto-romain des voconces installé dans la région dans l’antiquité). Il s’est formé au profit de failles dans le manteau terrestre ayant affaissé les sols plus anciens du Trias, notamment au pied de la zone correspondante au Ventoux.

Dans ces fonds marins, se déversent, s’accumulent et se sédimentent les dépôts descendus des terres émergées environnantes par l’érosion, ainsi que les matériaux d’origine organique du micro-plancton animal et végétal marin, du calcium notamment. Ces organismes – leurs traces ou leurs squelettes du moins- peuvent se voir aujourd’hui à l’état de fossile, allant du microscopique à l’ammonite tenant dans la main, jusque, parfois, au dinosaure marin (ichthyosaures). Le dépôt et la stratification durent plusieurs dizaines de millions d’années, accumulant, selon les lieux, de plusieurs centaines de mètres à plusieurs millier de mètres d’épaisseur. La région reste longtemps sous l’eau, tandis que les autres terres voient les dinosaures étendre leur règne.

Dans le Bassin vocontien, deux types principaux de roches alternent en fonction des conditions climatiques. Ce sont les deux grands motifs encore visibles dans le paysage aujourd’hui : des calcaires, plutôt durs, et des marnes argileuses, souples, extrêmement plastiques. À la fin du Jurassique et au début du Crétacé (environ – 130 M d’années), une strate en particulier, le calcaire dit Tithonique, plus solide que les autres, se dépose et va constituer le squelette des Baronnies provençales, la future charpente et le futur motif dominant de leurs paysages : c’est lui qu’on voit aujourd’hui dans nos gorges, ou sur nos sommets, taillé en falaises.

Ce jeu de marnes et de calcaire en place, particulièrement déformable, se voit une première fois plié lors des poussées tectoniques venues du sud, qui ont provoqué l’élévation des Pyrénées (anciennement dites “pyrénéo-provençales”, environ – 50 M d’années). Elles soulèvent de vastes ondulations parallèles dans toute la Provence alors recouverte d’eau, d’orientation est-ouest, dont la ligne Mont-Ventoux / Montagne de Lure donne encore aujourd’hui le ton, et qui marquent les principales directions des montagnes des Baronnies provençales. Toutefois, le résultat n’est pas le même dans les sols du bassin vocontien que dans les contrées voisines. Alors que dans celles-ci (futur Vaucluse, futur Vercors), moins profondes, les dépôts sont moins épais, et les hauts-fonds surtout ont vu des variétés de coraux développer des immenses couches de calcaires très solides (calcaires Urgoniens), très lourds, peu déformables, qui bloquent les couches sous-jacentes, dans le Bassin Vocontien lui, trop abyssal, les armures minérales des coralligènes ne se sont jamais formées.

Les futures Baronnies provençales voient alors leurs strates, souples et “libres” se plisser avec beaucoup plus d’intensité. Plus tard, lorsque l’océan se retire et que les terres émergent, les Baronnies provençales deviennent un massif plus haut alors que le Vercors, mais dénué des sols plus récents qui recouvrent le reste de la Provence. L’érosion peut commencer son travail de démembrement des grands dômes de calcaire (les anticlinaux) devenu cassant à l’air libre et creuser les berceaux armés par la strate tithonique (les synclinaux). La situation serait trop simple si n’étaient encore intervenues par la suite les poussées continuent venues du nord-est, accompagnant l’élévation des Alpes, venant fracturer, déformer et compliquer considérablement les formes d’un relief déjà bien usé, brouillant les premières formes pour donner la situation qu’on peut voir à présent.

Les paysages géologiques comme patrimoines

On l’aura compris, la géologie marque et contribue à déterminer fondamentalement les Baronnies provençales, expliquant aussi bien les formes de l’agriculture, de la culture et l’histoire qui furent les siennes. Dépaysante au plus haut point pour les visiteurs des plats-pays, et par-là atout touristique possible, cadre quotidien enchanteur pour les habitants, source parfois de risques, il est dans tous les cas évident que la géologie constitue un aspect fondamental du territoire et donc de préoccupation pour un Parc naturel régional.

Toutefois, la géologie, les sols, les montagnes, bien que présents partout sous nos pieds et autour de nous, ne sont pas homogènes, ni uniformément intéressants pour les scientifiques ou le public. Certains lieux sont des fenêtres sur des époques, des formes, inexistantes ou invisibles ailleurs, qui “parlent” plus que d’autres, possèdent en cela une valeur pour la recherche, pour l’enseignement, pour la pédagogie, une valeur “culturelle” en général, une valeur scientifique dans certains cas.

À tel point que dans les Baronnies provençales, ont été reconnus internationalement deux sites de référence mondiale servant d’étalons pour l’étude de deux périodes de transition (“stratotypes de limites”) partout dans le monde : les strates verticales du Serre de l’ Âne, à La Charce (Drôme), site aujourd’hui accessible et aménagé à la visite, et les marnes du Mont Risou, à Saint André de Rosans (Hautes Alpes). Beaucoup d’autres lieux, quoique de valeur scientifique moindre, sont exemplaires, impressionnants ou uniques en France, et méritent à ce titre attention.

Outre des lieux de “lecture” de l’histoire de la terre, la géologie peut aussi receler et cacher des trésors : fossiles, minéraux ou formations atypiques rares (ammonites, septarias, oolithes de grès, à Châteauneuf-de-Bordette et ailleurs sur le territoire). Ceux-ci, selon les cas, peuvent mériter d’être protégés, car bien que -pour certains- abondants dans le sous-sol, leurs zones d’affleurement, leurs fenêtres de visibilité à l’air libre sous le regard des hommes et… à porté de main aussi, peuvent être limitées, et dans le cas de dégradation ou de pillage, renvoyer à l’invisibilité totale ces richesses pour des milliers d’années à venir, priver nos contemporains comme nos descendants de leur spectacle, gêner le travail des scientifiques présents ou futurs.

Mais ce qui fait patrimoine, dans la géologie des Baronnies provençales, à part certains types de “hauts-lieux” géologiques ou certains fossiles ou minéraux ponctuels, c’est aussi et même avant-tout l’ensemble : le tableau général d’un monde aquatique devenu solide, qui se laisse encore deviner. L’approche principale jugée pertinente par le Parc est donc celle des paysages géologiques : comment et où les arpenter pour en admirer les formes, comment les rendre “lisibles” et compréhensibles aux yeux de chacun.

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