
Depuis 2023, le Parc naturel régional des Baronnies provençales s’est engagé dans la reconnaissance et la préservation du « patrimoine alimentaire alpin », aux côtés du Parc naturel régional du Massif des Bauges. Il entend aussi mener des actions concrètes en partenariat avec les membres des nombreuses communautés concernées afin de préserver les savoir-faire et les pratiques associée au patrimoine alimentaire alpin, et à en faire un atout pour un développement équilibré du territoire, respectueux des patrimoines naturels.
Une définition générale
Le patrimoine alimentaire alpin regroupe un ensemble de savoirs, de pratiques et de techniques liés à l’alimentation dans les régions de montagne de l’Arc alpin. On regroupe, sous cette étiquette, un grand nombre de pratiques associées à des productions emblématiques des montagnes alpines, comme la fabrication de fromage en altitude, la culture et la panification de céréales adaptées aux milieux alpins, la cueillette de plantes sauvages, l’entretien de vergers traditionnels, l’apiculture ou la viticulture de montagne.
Il s’agit à la fois de pratiques agricoles et pastorales traditionnelles, mais aussi de savoir-faire artisanaux, de rituels saisonniers ou festifs autour de la nourriture, ou aussi de traditions orales, de croyances ou d’expressions autour de l’alimentation.
Ces pratiques, savoirs et rituels ont été façonnés par les conditions écologiques d’altitude et par de longues traditions de coopération entre vallées, aujourd’hui séparées par des frontières étatiques.
Ils constituent un patrimoine vivant étroitement lié aux paysages, aux systèmes agricoles et aux modes de vie des communautés alpines. Sa transmission aux générations futures est un enjeu afin d’en faire une source d’identité, de continuité et de développement durable.
Un patrimoine qui émerge au cours des années 2010
Si les pratiques culturales et alimentaires des communautés alpines sont spécifiques et anciennes, leur reconnaissance grâce à des initiatives communes est relativement récente. Elle peut être formellement datée du lancement du projet Alpfoodway qui, entre 2017 et 2019, grâce à un financement de l’Europe dans le cadre du programme Interreg, regroupe quatre pays, la France, l’Italie, la Suisse et la Slovénie, pour mener des actions de connaissance et de valorisation.
A l’issue de ce programme, et après des discussions avec les représentants de l’UNESCO, les quatre pays se sont retrouvés pour porter ensemble, auprès de l’UNESCO, une candidature commune pour l’inscription du « patrimoine alimentaire alpin » au titre du registre des bonnes pratiques sur le patrimoine culturel immatériel.
Parallèlement, dans chacun des pays partenaires, des rencontres nationales ou internationales sont organisées afin de présenter la candidature, de sensibiliser les membres des communautés, de présenter les expériences exemplaires.
En France, en 2019, puis en 2022, 2023 et 2025, quatre rencontres nationales sont organisées à la Chartreuse d’Aillon (Savoie), à Giez (Haute-Savoie), à Sisteron (Alpes-de-Haute-Provence) et à Grenoble (Isère).
La formalisation de cette candidature obtient le soutien financier du Commissariat de Massif des Alpes et des deux Régions, Auvergne-Rhône-Alpes ou SUD-Provence-Alpes-Côte d’Azur. Dans le cadre d’actions plus ponctuelles associées au projet, d’autres collectivités peuvent soutenir la démarche (conseils départementaux, communes, communautés de communes et communautés d’agglomération, métropole).
Ce processus collectif, coordonné et mené sous l’égide de la Suisse et de l’Office fédéral pour la culture, aboutit au dépôt de la candidature commune à la fin du mois de mars 2026 auprès de l’UNESCO. Cette candidature regroupe notamment, dans les 4 pays concernés, plus de 140 lettres de soutien et de consentement de membres des communautés, associés au processus ou de partenaires et de collectivités qui annoncent soutenir cette initiative.
L’instruction par l’UNESCO devrait prendre entre 18 et 24 mois. Au cours de ce délai, le comité de pilotage international est amené à se réunir et les différents pays conduiront de nouvelles actions de présentation et de promotion, esquissant des coopérations futures.
Vous voulez en savoir plus ? Vous pouvez, en cliquant sur ce lien, accéder au site internet présentant la candidature : https://alpinefoodheritage.eu/fr/
En France, depuis 2019, les membres des communautés concernées par ce projet ainsi que les collectivités partenaires se sont réunis à plusieurs reprises :
- Les 1er et 2 octobre 2019, à la Chartreuse d’Aillon, en Savoie, le Parc naturel régional du Massif des Bauges organsie une première restitution majeure des travaux menés dans la cadre du programme AlpFoodway, à partir des filières et des recherches menées sur son territoire. Les deux journées sont aussi l’occasion de mettre en parallèle ces expériences avec celles menés dans d’autres pays, Suisse, Italie et Slovénie. Au terme de ces deux jours, la candidature du patrimoine alimentaire alpin à l’UNESCO ;est esquissée.
- Les 5 et 6 avril 2022, à Giez, à la ferme de Gy, plusieurs tables rondes ont permis de présenter des expériences menées autour des thématiques suivantes, en s’appuyant notamment sur les filières de production : Jardins potagers et vergers dans les Alpes. Lieux majeurs de transmission et de transition écologique ; Des champs de céréales à la panification traditionnelle dans des Alpes ; Les Alpes pastorales, Expériences d’éleveurs et producteurs de fromages de vache, chèvre et brebis ; Des vignes en montagne. La viticulture alpine. Une dernière table-ronde était consacrée aux « fêtes traditionnelles et (…) plats rituels dans les Alpes ».
- Les 15 et 16 novembre 2023, à Sisteron, les rencontres ont été organisées autour d’ateliers thématiques qui reprenaient les grands axes d’action du registre des bonne pratiques de l’UNESCO : connaître, respecter, innover ; transmettre, éduquer, former ; protéger les pratiques et valoriser les produits ; promouvoir, communiquer et coopérer. Ces rncontres ont permis de formaliser la coopération avec la Région SUD qui est depuis partie prenante de la démarche
- Les 13 et 14 novembre 2025, au Musée Dauphinois à Grenoble, deux grandes tables rondes ont regroupé des membres des communautés et des acteurs des deux grandes filières de production, végétale et pastorale (animale), alors qu’une troisième table ronde était consacrée aux liens sociaux et aux festivités et événements liés à l’alimentation.
Ces quatrièmes rencontres se sont déroulées dans le cadre prestigieux du Musée Dauphinois qui domine la vieille ville de Grenoble, en contrebas du quartier de la Bastille.
Du 13 novembre à 14 heures jusqu’au 14 novembre en fin d’après-midi, ce sont plus de 50 personnes, membres de communautés, représentants d’institutions ou de collectivités, venues de France, d’Italie, de Slovénie ou de Suisse qui sont intervenues pour présenter les expériences destinées à préserver des éléments du patrimoine alimentaire alpin, dans la perspective de la candidature du patrimoine alimentaire alpin au registre des bonnes pratiques de l’UNESCO.
Ces rencontres ont également permis de découvrir des producteurs de l’Isère engagés aux côtés du Département de l’Isère dans la promotion de la marque Is’Here, destinée à favoriser la présence dans les circuits de la grande distribution iséroise, des productions locales et responsables écologiquement et socialement.
A l’instar des autres rencontres, des temps informels conviviaux ont aussi permis des échanges sur les produits et les productions alpines.
En marge de ces rencontres, s’est également tenu, le matin du 14, un comité de pilotage international, destiné à organiser la dépôt de la candidature pour la fin du mois de mars.
Si vous souhaitez en savoir plus, il est possible de regarder les captations des différentes demi-journées de ces rencontres nationales.
- Le 13 novembre après-midi a été consacré à l’accueil, à la présentation des enjeux majeurs de la candidature et à la première table ronde dédiée aux productions végétales : https://vimeo.com/1135271266
- Le 14 novembre au matin, les débats et échanges ont été consacrés aux actions de préservation et de promotion du pastoralisme et de l’élevage, dans une approche respectueuse de l’environnement alpin puis à la présentation d’événements destinés à la promotion des fours à pain ou à l’évocation de fêtes et de marchés illustrant des dynamiques sociales à l’œuvre autour du patrimoine alimentaire alpin : https://vimeo.com/1136576224
- La dernière demi-journée, le 14 novembre après-midi, a été réservée à une table conclusive, rassemblant des représentants du Département de l’Isère, du Parc naturel régional de la Chartreuse, du Commissariat de Massif, de la Chambre d’Agriculture de l’Isère et de l’association « Polo Poschiavo » (Suisse) : https://vimeo.com/1136871143
Le tilleul des Baronnies provençales
Depuis les années 1880, les habitants de la région des Baronnies et des régions limitrophes (Diois, Vaucluse, Alpes-de-Haute-Provence) se sont spécialisés dans la cueillette de la fleur de tilleul qui se fait entre la fin du mois de mai et le début du mois de juillet.
Cette cueillette, très délicate et soumise à de nombreux aléas (notamment météorologiques) a eu ses heures de gloire entre les années 1920 et 1960. Depuis les années 1970, les cours et les tonnages sont plus irréguliers. Aujourd’hui, malgré une diminution de nombre de cueilleurs, la ressource arboricole est toujours présente, même si elle peut être parfois à l’abandon. Depuis les années 2010, grâce à un travail sur la qualité (à commencer par la labellisation en culture biologique), les prix d’achat ont remonté et sont fortement incitatifs pour ceux qui souhaitent se spécialiser dans cette cueillette, notamment pour des productions de qualité (à commencer par l’herboristerie).
Les actions menées, qui correspondent à de bonnes pratiques, concernent autant la question de la connaissance (des caractéristiques botaniques et génétiques des arbres et de la ressource à l’état sauvage, de l’histoire de la culture), que celles de la préservation (de la ressource sauvage et domestique grâce à la création notamment de vergers à graines), de la transmission (dans le cadre de formations sur la taille, la cueillette et le séchage), de l’innovation (dans le cadre d’expérimentation autour de la poudre de feuille ou de l’aubier de tilleul) ou de la valorisation (avec la promotion et le soutien à des fêtes liées au tilleul et à sa récolte).
Les brebis et agneaux de la race « Préalpes »
C’est dans l’entre-deux-guerres que les ingénieurs agricoles qui se penchent sur les races présentent dans la Drôme et les Hautes-Alpes, fédèrent sous une seule et même appellation, la race « Préalpes », trois races désignées jusqu’alors par des noms de villages où se tenaient des foires emblématiques, Sahune et Quint dans la Drôme et Savournon dans les Hautes-Alpes. L’aire d’extension de cette race s’étend du Diois au nord aux Alpes de Hautes-Provence au sud, en passant par les vallées drômoises et haut-alpines des Baronnies provençales. Cette aire correspond à celle de la race que Claude Carlier désignait en 1777 sous le terme de Reques ou Raguès ou Bigourets.
Toutefois, au contraire de ces races, la brebis Préalpes est connue pour produire une laine dite courte, intéressante pour la fabrication des coussins et des matelas. Elle est davantage connue aujourd’hui comme race à viande, produisant des agneaux de grande qualité gustative.
Cette race est adaptée aux caractéristiques des alpages de la Drôme, des Hautes-Alpes et des Alpes de Haute-Provence, chiches en herbes grasses. Généralement, elle ne transhume pas et contribue donc au maintien d’un paysage montagnard ouvert.
Depuis une vingtaine d’années, le nombre d’éleveurs de brebis Préalpes diminue régulièrement. D’autres races sont parfois préférées, comme la Mérinos d’Arles, la Mourerous ou la Thônes et Marthod. Dans les Baronnies et les régions environnantes, une quinzaine d’éleveurs cherche à maintenir cette race, en faisant plus particulièrement la promotion de la « Préalpes fine », dépourvue de laine sur la plus grande partie de son corps. Ils sont aussi en lien avec de grands restaurateurs étoilés de la région et qui sont eux-aussi attachés à la préservation de cette race ovine.
Des actions de connaissance sur l’histoire de la race sont en cours, alors qu’un recensement des éleveurs doit permettre de les fédérer au sein d’une association qui pourra engager des actions de préservation et de promotion. On peut imaginer, avec d’autres éleveurs de races alpines, des échanges et des actions communes sur la connaissance de ces races, sur les pratiques pastorales ou des actions de valorisation. La reconnaissance du patrimoine alimentaire alpin par l’UNESCO et les liens transfrontaliers qui pourraient en résulter peuvent constituer des éléments de redynamisation de la filière.
Les fruits anciens
Les Baronnies provençales sont, depuis la fin du Moyen Age, une région de production fruitière. Ainsi, au début du XVIe siècle, Aymar du Rivail décrit avec précision les productions fruitières de Nyons. La production fruitière se développe au XVIIIe siècle dans la foulée de la production d’olive et d’huile d’olive dans le sud-ouest des Baronnies puis à parti de la fin du XIXe siècle. Les vergers de pruniers, de pommiers, de poiriers, de cognassiers ou d’abricots se multiplient, alors que les vergers d’oliviers atteignent, dans la région et avant la guerre de 1914-1918, plus d’un million d’arbres, avant de subi des crises importantes liées aux gels de 1929 et 1956.
A partir des années 1960, plusieurs productions prennent le dessus, comme l’abricot avec la variété « orangé de Provence », particulièrement adaptée au climat montagnard ou la pomme golden des Alpes. Toutefois, depuis les années 2000, les anciennes variétés, qui n’étaient pas toujours locales d’ailleurs, sont remises au goût du jour et mieux valorisées. Lle marché des fruits anciens d’Orpierre, créé en 2003 et qui se tient le dernier samedi du mois d’octobre, met ainsi chaque année à l’honneur une production fruitière de la région, tout en favorisant les échanges autour des pratiques agroécologiques et les achats de plants de variétés anciennes. Poire campanette ou sarteau, pomme pointue de Trescléoux ou prune perdrigone, toutes les variétés locales, et d’autres encore, se retrouvent sur les étals des marchands d’Orpierre, qui peuvent aussi proposer des produits transformés à partir de ces productions.
La promotion des fruits anciens passe donc par le soutien à des foires emblématiques, mais aussi pari l’accompagnement d’associations ou de communes qui souhaitent créer des vergers conservatoires d’anciennes variétés ou des sessions de formation autour des techniques de la greffe et de la taille. La connaissance des caractéristiques génétiques des variétés cultivées permet de mieux saisir l’histoire ancienne de ces variétés et leur diffusion dans l’espace régional. La mise en place d’un atelier de transformation de la prune perdrigone (en « pistoles »), porté par la commune de Trescléoux, pourrait favoriser cette reconnaissance.
La participation à la candidature du patrimoine alimentaire alpin au registre des bonnes pratiques doit permettre notamment de mieux maitriser des outils de valorisation, voire de saisir, au-delà des frontières, les échanges concernant les variétés fruitières.





