Un papillon au bord du crépuscule

Zoom sur l’Azuré de la Sanguisorbe

Une fois n’est pas coutume, nous sortons du périmètre du Parc naturel régional des Baronnies provençales. Nous partons à la rencontre de ceux que l’on appelle parfois, avec une certaine poésie, des « chasseurs de papillons ». La réalité du terrain se révèle pourtant bien plus préoccupante que l’image suggérée du filet qui virevolte au rythme des battements d’ailes dans les prairies : l’Azuré de la sanguisorbe aurait aujourd’hui disparu du territoire du Parc naturel régional des Baronnies provençales, et loin sont les années où le papillon a pu y être recensé. Aux côtés des agents de la LPO, qui poursuivent souvent bénévolement le suivi des populations encore observables, nous basculons vers le Diois, à Saint-Dizier-en-Diois. Là, dans quelques prairies préservées, et contrairement au constat effectué de l’autre côté du col du Fays, subsistent encore des dizaines d’individus, quand ils étaient plusieurs centaines il y a à peine un an. Comment comprendre une telle évolution ? Quels sont les besoins spécifiques de cette espèce fragile ? Et surtout, comment adapter nos pratiques pour permettre sa survie et, peut-être, son retour ?

L’Azuré de la sanguisorbe est un papillon qui possède un cycle de vie remarquable, étroitement lié à une plante, la grande sanguisorbe, et à certaines espèces de fourmis. La femelle pond ses œufs dans les boutons floraux ; la chenille se développe d’abord dans la plante avant de tomber au sol, où elle est adoptée par des fourmis trompées par son mimétisme chimique. Nourrie dans la fourmilière, elle se transforme ensuite en papillon, qui ne vivra que quelques jours à peine. Cette dépendance complexe rend l’espèce particulièrement vulnérable aux perturbations de son habitat. Ce papillon fait aujourd’hui l’objet d’un suivi attentif dans quelques prairies de la Drôme, à la lisière Nord du Parc. À Saint-Dizier, Valdrôme ou la Bâtie-des-Fonds, les observations révèlent des populations très localisées et fragiles, parfois limitées à quelques dizaines d’individus. Ailleurs, comme à Rémuzat ou dans certaines communes voisines, l’espèce aurait disparu, malgré des recherches ces dernières années. Les suivis de terrain, basés sur des protocoles exigeants de capture et de marquage, permettent de mieux comprendre les déplacements entre prairies. Ces échanges, essentiels au brassage génétique, confirment que l’espèce fonctionne en « métapopulation », ce qui désigne un ensemble de populations d’une même espèce, réparties sur différents sites, mais reliées entre elles par la dispersion des individus. Ce fonctionnement en réseau repose sur un équilibre mouvant : certaines populations locales s’éteignent tandis que d’autres se reforment ailleurs, permettant à l’espèce de se maintenir à l’échelle du territoire.

Mais cette dynamique est aujourd’hui fragilisée. La disparition des prairies naturelles, l’intensification des fauches ou encore l’assèchement des milieux réduisent drastiquement les conditions favorables. La seconde coupe précoce des foins, celle actuellement pratiquée en août alors qu’elle était effectuée en septembre auparavant, peut détruire les œufs et les chenilles avant leur développement. Face à ce constat, naturalistes et institutions travaillent désormais avec les agriculteurs pour adapter certaines pratiques : retarder cette seconde fauche, préserver des zones humides, ou encore planter de la sanguisorbe sur des terrains qui s’y prêtent. Ces actions, parfois compensées financièrement, visent à maintenir un équilibre entre activité agricole et préservation du vivant. Car au-delà de ce papillon, c’est toute une mosaïque de milieux et de relations écologiques qui est en jeu ; un équilibre subtil, dont la survie dépend autant des choix humains que des dynamiques naturelles.

Sur le terrain, Antoine Albisson, de la Ligue de Protection des Oiseaux (LPO), manie le filet le long d’un canal récemment marqué par de l’écobuage : « Le feu a rouvert le milieu. On voit que la sanguisorbe revient. C’est une piste intéressante, même si c’est un rapport de cause à effet qui reste à confirmer. » Une hypothèse encore exploratoire, mais qui interroge les pratiques de gestion. Thibaut, un agriculteur, nuance : « Quand on s’est installés il y a quelques années, la zone était plus ouverte. Aujourd’hui, ça se referme, il y a plus de ronces, plus d’eau stagnante. » Ensemble, ils décrivent un équilibre instable, où trop d’humidité comme trop d’intensification peuvent faire disparaître la plante hôte… et, avec elle, le papillon.

Antoine vient dorénavant à la rencontre de Thibault chaque année pour effectuer le comptage de l’azuré de la sanguisorbe sur ses terres. Au fil des observations, il constate de l’importance des continuités écologiques. « Ici, on a un corridor fonctionnel sur environ un kilomètre. Les papillons circulent entre les prairies, mais au-delà de quelques kilomètres, les populations deviennent isolées. » Cette fragmentation pose directement la question génétique : sans échanges, le risque de consanguinité augmente, fragilisant à terme les populations. Des analyses en cours, menées par le laboratoire d’écologie alpine de Grenoble, doivent permettre de mesurer ces flux et d’évaluer le degré d’isolement des noyaux restants. « On saura si ces populations communiquent encore, ou si elles sont séparées depuis des décennies », explique Antoine.

Pour Thibaut, ces connaissances ont déjà un impact concret : « On ajuste nos pratiques, les dates de fauche, le pâturage. Mais on doit aussi s’adapter au climat, à la sécheresse. » Entre contraintes agricoles et enjeux écologiques, la préservation de l’espèce repose ainsi sur des arbitrages permanents, à l’échelle des parcelles comme des paysages.

Dans le Parc naturel régional des Baronnies provençales, la situation de l’Azuré de la sanguisorbe apparaît aujourd’hui particulièrement critique. Un programme spécifique a été déployé entre 2024 et 2025, avec le soutien de la Région Auvergne-Rhône-Alpes, dans le cadre du plan national d’action en faveur des papillons de jour. Ce dispositif, articulé avec les MAEC (Mesures agroenvironnementales et climatiques), s’est concentré sur les vallées de l’Oule et de la Méouge, choisies pour la présence de la grande sanguisorbe, cette fameuse plante hôte indispensable à l’espèce. Des actions de sensibilisation ont été menées auprès des agriculteurs, des scolaires et du grand public, en partenariat avec la LPO. Certaines rencontres, comme à Rémuzat, ont permis d’engager un dialogue autour de pratiques agricoles compatibles avec la préservation du papillon. Malgré ces efforts et le maintien global de milieux favorables, aucun individu n’a été observé en 2024 et 2025, alors que l’espèce était encore présente en 2019. Plusieurs hypothèses sont avancées pour expliquer cette disparition : effets du changement climatique, épisodes de pluies exceptionnelles ayant potentiellement inondé les fourmilières nécessaires au développement larvaire, ou encore décalages dans les calendriers de fauche, notamment un retard d’environ quinze jours en 2024.

L’absence d’Azuré de la sanguisorbe sur le territoire interroge autant qu’elle inquiète. Mais ce constat, aussi préoccupant soit-il, ne clôt rien : il ouvre un chemin pour tenter de comprendre ce comptage pessimiste. Car derrière ces chiffres en bernes se cachent des réalités complexes qu’il reste à décrypter avec humilité. Préserver l’Azuré, c’est accepter d’ajuster nos gestes, de se poser des questions et, peut-être, apprendre à lire autrement les signes du vivant, avec patience.

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