À l’ombre des vieilles églises - épisode 1

08 AOU. 2019 Afficher/Masquer la photo


C’est le bâtiment le plus anodin qui soit. De loin, on dirait une ferme, qu’elle a d’ailleurs été pendant au moins deux siècles. En s’approchant, on distingue un petit clocher-peigne en façade. Au nord de la bâtisse, un haut mur est agrémenté de plusieurs fenêtres dont une baie géminée à lancettes. On contourne le bâtiment par le sud et une modeste porte, surmontée d’un linteau monolithe en arc en plein cintre, voisine avec les vestiges d’un portail plus imposant. Des pierriers ou des traces de murs aux alentours laissent penser que les bâtiments étaient plus étendus.

On est ici à Saint-May, face à ce qui reste du prieuré de Bodon, mentionné dès 1142 et qui serait l’héritier d’une abbaye fondée par Saint Marius au VIe siècle. Depuis le XIXe siècle, les historiens et érudits, souvent des curés de village, se sont passionnés pour cette église. Dans les années 1950, Lucien Van Dame, curé de Rémuzat, rachète avec ses deniers la chapelle qu’il consacre à nouveau et y installe une antique pierre d’autel (taillée dans un cippe gallo-romain provenant de Curnier). Elle est devenue depuis propriété de la commune alors que la ferme attenante est propriété privée.

Ce qui marque le visiteur est autant la simplicité de l’édifice que son emplacement d’où on peut surprendre une partie des gorges de l’Eygues en contrebas ou du plateau de Saint-Laurent.

Territoire des vivants, espace des morts

Des églises comme celle de Bodon, il n’y en a pas des centaines, mais elles sont quelques dizaines dans les Baronnies provençales, remarquables d’abord par leur situation.

À l’instar des tours médiévales, juchées sur des crêtes, certaines églises sont des points focaux où tend le regard et d’où se révèle un paysage impressionnant. À Pierrelongue, au début du XXe siècle, la chapelle Notre-Dame est construite à l’emplacement de l’ancien donjon qui occupait le sommet d’un rocher surplombant la vallée de l’Ouvèze. À Lemps, c’est dans l’ancienne salle noble du château que l’église a été aménagée au début du XVIIe siècle, après la destruction de l’église originelle qui était située dans la campagne. À Bénivay-Ollon, la chapelle Saint-Jean d’Ollon, juchée sur son piton rocheux à proximité d’un ancien site castral, permet de découvrir la haute vallée de l’Ayguemarse et, en contrepoint final, la crête du Mont-Ventoux avec son observatoire.

C’est aussi le géant de Provence qu’on se surprend à découvrir, après une ascension raide, en même temps que les ruines de la chapelle Sainte-Luce, entre Bésignan et Vercoiran, le long de la crête de Montlaud. Le Ventoux encore à la chapelle Saint-Trophime qui domine Buis-les-Baronnies, à quelques distance de la montagne de Saint-Julien.

Parfois, certaines églises semblent se cacher. Il faut les chercher pour les trouver. Les ruines des églises chalaisiennes de Clausonne (commune du Saix) ou de Clarescombe (commune de Val-Buëch-Méouge) semblent être oubliées, à l’écart des routes et chemins d’aujourd’hui. On croit y trouver la preuve de la volonté des moines qui les bâtirent à la fin du XIIe siècle de rester reclus, menant une vie qui associait temps communautaire et réclusion érémitique. Mais c’est une illusion. Les archives anciennes mentionnent des chemins importants qui passent aux alentours. Leur mise à l’écart est avant tout le fait des aménagements qui privilégient la vallée au détriment des montagnes.

L’emprise de ces établissements religieux sur leur territoire est parfois si prégnante qu’ils sont à l’origine de la création d’une commune, comme à Clausonne ou à Saint-Cyrice. À Nyons même, on pourrait considérer que la commune a, en partie, une origine religieuse, liée à la présence, dès le IXe siècle, d’une abbatia, rattachée à l’abbaye Saint-Jean d’Arles, fondée par l’archevêque Césaire au VIe siècle. Les églises servent aussi à fixer en partie l’habitat. C’est pourquoi, les seigneurs féodaux cherchent à construire des églises dans leur castra des XIe, XIIe et XIIIe siècles. À la fin du Moyen-Âge, à un moment où les anciens sites fortifiés, trop isolés, sont abandonnés, certaines églises attirent la nouvelle agglomération. Ainsi, l’église de Sainte-Euphémie, attire les habitants de l’ancien castrum de Dulion et celle de Saint-Sauveur ceux de Pennafort ou de Ban. À la fin du XIVe siècle, des granges sont construites aux abords de l’église et manse de Saint-Martin, au pied de la colline du castrum en voie d’abandon de Montjay.

Souvent, les églises, lorsqu’elles avaient une fonction funéraire, organisaient l’espace des morts. Cette destination s’affirme progressivement au cours du haut Moyen-Âge avec « l’invention du cimetière ». Des sondages archéologiques récents dans l’église Saint-Clair de Montfroc ont permis de retrouver les traces d’une sépulture du VIIe-VIIIe siècles. On ne sait pas encore si elle était associée à un lieu de culte dès cette époque. Cette découverte rappelle celle faite, à la fin des années 1990, aux abords de l’église oubliée de Saint-Baudille (ruinée depuis le XVIIe siècle au moins). ON y trouva alors une « tuile romaine » portant le nom d’un évêque de Vaison-la-Romaine du VIIe siècle.

Pour le Moyen-Âge, les exemples sont nombreux de cimetières, associés à des églises. En se faisant enterrer dans l’église ou à proximité, on cherche alors à s’ouvrir les portes du paradis. C’est peut-être un cimetière que rappellent le toponyme « trente Pas » du quartier des Gandus où existait une chapelle Saint-Jean, disparue avant le début du XIXe siècle. Dans les années 1970, on découvrit, dans l’enceinte de l’ancien cimetière de Montferrand (commune de Montferrand-La Fare), les vestiges de l’église Notre-Dame, mentionnée dès le XIe siècle. À Chanousse, l’église de l’actuel cimetière est détruite au XIXe siècle et, à Ribiers, l’église de Notre-Dame des Faysses est ruinée vers 1940 afin d’agrandir le cimetière. Mais d’autres cimetières ont conservé leurs églises (et inversement), même si elles ont été reconstruites, comme à Venterol, Vesc, Roche-Saint-Secret-Béconne ou Montclus.

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